Retour à la terre natale, en force

À l’heure qu’il est, je devrais être à Goma. Mais je n’y suis pas. Enfin plus. Je suis rentré au Rwanda plus tôt que prévu. Je n’en pouvais plus.

En fait depuis que je suis parti de Goma en Août 1994 pendant la crise de réfugiés du génocide au Rwanda, des exilés, des milices interahamwe, des militaires du régime Habyarimana, je n’avais plus remis les pieds à Goma. Pour ceux qui ne savent pas, Goma partage la frontière avec le Rwanda. La frontière on ne la voit pas parce qu’elle n’existe que sur la carte de l’Afrique que nous ont dessiné “les propriétaires de la planète” en direct de Berlin en 1885. À la base les frontières étaient faites pour délimiter les propriétés comme on construit un mur pour dire “cette partie de la planète m’appartient à moi et ma descendance.” Donc voilà comment le Kongo est devenu Congo Belge, le Rwanda et le Burundi une propriété allemande. Mais avant ces frontières qu’ils voyaient de l’Europe et qui n’existaient que dans la réalité colonisatrice, nos ancêtres savaient faire la différence entre telle ou telle région de par le peuple qui l’occupait. C’est ça une nation: un peuple sur un espace à un temps quelconque. D’ailleurs les contes disent que l’Est du Congo faisait partie du Rwanda juste avant que l’Europe se partage l’Afrique. Mais… “On s’en fout des contes. Ce ne sont que des histoires,” comme répétait l’experte en contes sur le projet qui m’a ramené sur ma terre natale.

J’ai passé les premières treize années de ma vie à Goma. Quand j’y pense, les séquelles du génocide et post-génocide m’ont affecté d’une façon que je n’ai jamais su gérer. C’est un récit peu connu comme des millions d’autres qu’on se refuse d’entendre parce qu’ils ne conviennent pas à ce que l’on veut entendre peut-être. Et ça devient encore plus difficile quand il faut le faire en français. Mes premières interactions avec le français remontent à cette période où la mort s’étalait au seuil de la porte et flottait dans l’air de choléra. Je m’amusais à échanger quelques phrases avec des militaires de l’armée française qui avait occupé le terrain vague dans mon village à Bugiti. Elle avait installé des fils barbelés qu’on coupait en tamponnant deux cailloux jusqu’à ce que le métal chauffait et lâchait, puis on construisait des jouets de voitures avec.

La nuit du 18 juin 2018, je n’ai pas fermé l’oeil. Tous ces souvenirs me sont revenus plus vivement que d’habitude. J’essayais de me souvenir des visages et des noms de mon enfance, mais rien! Je ne pouvais qu’imaginer quelles seraient les réactions de ceux qui me reconnaîtraient. Sont ils toujours aussi pauvres? Toujours souriants dans la misère ? Je ne savais dans quelle position dormir. Jusqu’au matin.

J’avais imaginé un grand retour à Goma. Je n’avais pas imaginé que ce serait à l’occasion d’un atelier de slam et contes et en plus dans un cadre de réconciliation. J’avais déjà essayé de me soigner au slam dans Gêne-Aise mais là ! Extrapoler sur le plan régional, c’était le test ultime! Et puisque je choisis toujours le courage sur la peur, quand Goethe Institut (Goethe), l’Institut Français (IFR) et Rwanda Arts Initiative (RAI) m’ont invité sur le projet DigiTales, j’ai dit oui en soulignant à quel point c’était important pour moi de bien le faire. J’avais déjà travaillé avec Goethe plusieurs fois, je travaille avec RAI sur plusieurs projets, je n’avais pas encore travaillé avec les français. Déjà la personne en charge du projet ne m’inspirait pas confiance dans son langage surtout quand elle est revenue sur la visibilité sur les réseaux sociaux. Dans ma tête j’étais sur le point de me mettre une balle dans la tête. Pas encore cette merde! J’avais en face de moi deux drapeaux qui étaient à la source des conflits de la région des Grands Lacs: l’Allemagne de part sa colonisation et la France de part son opération turquoise, pour mentionner très peu. Eux ils ne pensaient qu’au projet. Pas aux gens. Si je ne savais pas dans quel pays je vivais j’aurais pu demander “Et le gouvernement rwandais, alors?” Mais on sait tous qu’il s’en fout de l’art et de la culture. Ça ne rapporte rien. Ou alors ce n’est pas la priorité. Les gorilles d’abord et toujours.

Je pose quelques questions sur le paiement, le déroulement du projet et on me dit que je serai payé 500€ soit 500,000Frw. Je crois qu’ils se sont étonnés que je saute pas sur la proposition puisqu’ils savent bien à quels points on galère les artistes. Je les ai surpris en leur demandant sur quelle base ils jugeaient ce montant raisonnable puisque j’allais condenser tout mon savoir de la région sur ce projet. C’est là que sort la fameuse “C’est ça qu’on a comme cachet” et j’apprendrais trois jours avant notre départ pour Goma que le cachet sera payé en Octobre à la fin de tout le travail (une semaine d’atelier, on spectacle à Goma et deux autres au Rwanda en Octobre.) Ils ont quand même été hyper généreux avec le père diem : 60,000Frw (68$) pendant 7 jours dans un pays étranger.

Le dilemme : s’engager dans les pires conditions et refuser. Je prends le risque. Je m’engage. Si je ne le fais pas, qui va le faire? Le ministère de la culture s’en bat les couilles ! Le staff doit être dans un restaurant chic en train de s’occuper de son ventre pendant que les colonisateurs sont dans la course pour l’occupation de l’espace qui reste : digital d’où DigiTales. C’est un début et on les rend la tâche trop facile. On a perdu nos terres, on a perdu notre esprit, on ne sait même plus ce qu’on est en train de perdre.

Le jour du départ, je vais au point de rencontre (Ambassade de France) signer le contrat, récupérer le per diem. En attendant dehors, on nous renvoie dans un territoire plus loin de la parcelle. “Désolés messieurs, vous ne pouvez pas rester là !” Wow! À Kigali ? Putain. Tout est vraiment perdu.

Mais bon, je me suis engagé. Kama mbaya, mbaya! En route je suis avec un vieux conteur rwandais, un conteur et une slameuse du Burundi, accompagnés par les représentants de Goethe et l’IFR. À Goma nous rejoignons un vieux conteur et un slameur congolais. Le projet est de travailler pendant une semaine sur un conte (ou compte) commun, faire une vidéo et un spectacle.

Dans le quartier pas loin de la frontière, Goma est propre, les gens beaux et souriants. Les militants se pavanent avec des chaînes de munitions, des lance-roquettes, dans des vieux uniformes et de vielles chaussures. Des fois en tongues même. Je fais un petit tour du quartier avant 20 heures, c’est l’heure du couvre feu. On parle d’enlèvements, la nuit, quand vous n’êtes pas physiquement agressés soit par des shege (jeunes de la rue) ou même des militaires.

Je n’ai pas eu le temps de visiter. Nous travaillions dans un circuit fermé dans le confort de nos mots. Dans le travail des contes, très souvent j’entendais “on s’en fout!” La première fois c’était accompagné par un doux “je ne le dis pas comme ça, on ne s’en fout pas mais…” Voilà je me retrouve dans des séances d’apprentissage de l’écriture de l’histoire de nègres pour les blancs. D’ailleurs le petit livre de Blaise Cendrars me le rappelle au cas où je penserais qu’il s’agit d’une métaphore.

Les organisateurs ne pensent qu’à la langue, la forme, le format. La récits historiographiques deviennent des légendes en moin d’une minute. “C’est pour la vidéo”. Je n’en peux plus. Je sors de la salle. Ma tête est chamboulée. Je fume un joint. Ah oui, ça calme les méninges. Je refuse de perdre la tête. Je refuse aux connards le pouvoir de me rendre fous. Ma tête c’est tout ce j’ai. C’est tout ce que je suis.

Après la séance on se rend au lac filmer une partie du clip. Je suis content qu’on sorte de notre cocon. On prend des motos (même le cinématographe avec son équipement) et BAM! Je n’en crois pas mes yeux même si tout semble normal aux habitants de Goma. Je sors mon téléphone pour prendre des images sinon personne ne me croira.

Au lac, pendant qu’Isumbabyose filme une scène du clip, un jeune congolais glisse sur un rocher juste à côté. Il est venu puiser l’eau car toute la ville n’a pas d’eau. Ironique pour un pays une ville sur le lac, un pays de grands lacs. Le mec a mal aux fesses mais c’est pas grave, on en rit comme de tout dans ce pays, ça aurait pu être pire ! Et on aurait absolument rien foutu. Même si cela arrivait à l’un d’entre nous. On était pas préparé en plus de n’avoir aucune assurance.

Les organisateurs n’ont rien à foutre de nos grandes gueules. Tout ce qu’ils veulent c’est leurs logos dans chaque cadran. Normal qu’ils s’en foutent! Ce ne sont pas leurs problèmes. Et puis s’ils nous demandaient ce qu’on faisait nous, on répondrait quoi? Je suis sûr que si c’était un projet de blancs seulement, ils ne seraient pas dans un centre qui n’a pas eu d’eau depuis la nuit des temps. La gravité de la situation est gravée noir sur blanc.

Vous allez dire je je ne suis qu’un autre nègre qui se plaint, hein? Vous m’avez donné la banane après tout! Que vous êtes mesquins hihihi.

Vous savez la différence entre le nègre d’aujourd’hui et le nègre d’hier? Le choix. C’est là même la définition de la liberté. Donc en tant que nègre libre, je choisis de ne plus faire partie de ce projet. Pour les 500 balles, gardez toute la monnaie. Ne pensez surtout pas que je suis en colère, non. Je suis indigné, chers “experts” d’Afrique.

Oh avant de partir, j’ai trouvé ces jeunes du centre Yole Africa en train de répéter et je ne me suis pas empêché de jammer avec eux. Ils sont chauds!!

Bana Kongo, nakozonga tosala makambo bien! Biso na biso.

6 thoughts on “Retour à la terre natale, en force

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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